
Depuis toute petite, je suis animée par un fort sens de la justice. Plus jeune, je voulais faire du droit pour combattre l’injustice. J’ai d’abord voulu être juge pour enfants et ensuite j’ai souhaité devenir procureure de la République. Bon, finalement j’ai fini dans le commerce.
L’injustice me fait bouillir de l’intérieur, et je fais partie d’une minorité qui y est constamment confrontée : je suis une femme noire. Dans le monde du travail, j’en ai subi énormément. Le problème, c’est que quand tu es une femme noire, on t’écoute… mais ça s’arrête souvent là. Personne ne se bat pour toi, ni ne cherche réellement à rétablir une forme de justice.
C’est ce que j’ai vécu en 2024 en travaillant pour la chaîne d’hôtels Mercure. C’était un établissement que je connaissais déjà, puisque j’y avais travaillé pendant deux mois, dix ans plus tôt, à l’été 2014. La direction n’avait pas changé et j’étais contente de découvrir la nouvelle équipe.
J’ai postulé pour un CDI au poste de réceptionniste de nuit. Lors de l’entretien, nous avons abordé le salaire, les horaires et les responsabilités liées au poste. Quand on m’a rappelée pour m’annoncer que j’étais retenue, on m’a finalement expliqué que le poste de nuit n’était pas disponible pour l’instant, et qu’on avait besoin de moi en CDD, à la réception, mais de jour. Craignant que le poste de nuit ne me passe sous le nez, j’ai accepté. Grosse erreur.
À partir de là, tout s’est enchaîné : une promesse jamais tenue, une gestion floue, puis une mise à pied longue et injustifiée, suivie d’un licenciement pour faute grave.
Je pourrais entrer dans les détails, mais ce n’est pas l’objet de cet article. Ce que je veux raconter, c’est ce qui s’est passé dans ma tête à ce moment-là.
Le déclic est venu lorsque la directrice m’a annoncé que je n’aurais finalement pas le poste de réceptionniste de nuit. Sur le moment, je me suis sentie comme l’idiote de service. J’avais accepté un poste que je ne voulais pas, par peur de perdre celui que je voulais vraiment, pour finalement ne pas l’obtenir. J’ai trouvé ça foncièrement injuste. J’avais l’impression d’être réellement prise pour une petite à qui on peut tout faire.
À cette période, je souhaitais travailler de nuit car, en journée, je développais mon activité dans le management d’artistes. C’étaient mes débuts, je faisais énormément de choses sans être rémunérée, et j’étais dans un état de stress constant. À cela s’ajoutaient des difficultés personnelles, et tout s’est accumulé. J’en ai eu ras-le-bol.
Quand la directrice m’a annoncé la nouvelle, j’ai décidé de ne plus me taire. J’ai dit tout ce que j’avais à dire, avec respect bien sûr et j’ai dit que je travaillerais désormais en fonction de mon mood, jusqu’à la fin de mon CDD. Résultat : mise à pied pendant trois semaines, puis licenciement pour faute grave.
La gestion de cet hôtel était tellement chaotique, que j’avais déjà envisagé d’aller jusqu’au tribunal si quelque chose de bizarre m’arrivait. J’avais même prévenu mes collègues.
J’ai donc saisi moi-même le conseil des prud’hommes. J’ai rempli la saisine seule, avec l’aide de ChatGPT. J’étais prête à me défendre seule, convaincue que mon dossier était solide.
Je me suis donc rendue seule à la première audience. J’ai d’ailleurs été surprise, et non mécontente, de constater que la directrice n’était pas présente. À sa place, j’ai rencontré un monsieur que je ne connaissais pas et qui avait vraisemblablement repris la direction de l’hôtel. Lorsque je lui ai tendu la main pour lui dire bonjour, il a refusé. J’étais déjà super stressée et ce petit détail n’a rien arrangé. J’avais le sentiment d’entrer en territoire hostile. C’était très désagréable comme sensation.
Lors de l’audience, il m’a été fortement recommandé de me faire accompagner par un avocat. Au départ, je souhaitais me défendre seule parce que de 1) j’étais confiante dans mon dossier, et de 2) j’étais au chômage et je n’avais pas de protection juridique.
Au fil de l’audience, j’ai réalisé que si je voulais m’engager dans cette procédure, je devais le faire sérieusement. Après mûre réflexion, j’ai finalement demandé l’aide juridictionnelle et décidé de prendre un avocat. Grâce à l’aide juridictionnelle, l’État a pu m’aider en prenant en charge 25% des frais, et il restait 960€ à ma charge. Étant au chômage, j’ai demandé à échelonner les paiements, et cela a été accepté sans difficulté.
Au-delà de l’aspect juridique, prendre un avocat m’a permis de déléguer une grosse charge mentale. Avant cela, je devais rédiger moi-même les conclusions, gérer les envois à la partie adverse et structurer l’ensemble du dossier. C’était à la fois chronophage et extrêmement stressant.
Il m’arrive souvent de m’engager dans des choses sans prendre en compte la charge mentale que cela va représenter. Je suis toujours animée par quelque chose de très profond qui me rend insensible aux difficultés et obstacles.
Ce que je veux partager à travers cet article, c’est que même lorsque l’on est persuadée d’être dans son bon droit, une procédure reste éprouvante. Lors d’un procès, même en étant partie plaignante, les avocats de la partie adverse n’hésitent pas à utiliser des arguments très durs pour défendre leur client.
Dans mon cas, la directrice de l’hôtel avait carrément demandé à tous les employés de rédiger des lettres contre moi. Je n’ai pas été capable de les lire immédiatement, il m’a fallu trois mois avant de pouvoir poser un oeil dessus.
À un moment, j’ai même envisagé de ne pas me présenter à l’audience de jugement. Non pas parce que je doutais de mon dossier, mais parce que j’étais épuisée émotionnellement. Mon avocat m’avait prévenue que les échanges pouvaient être violents, et qu’il était mal perçu de réagir, même de manière non verbale.
Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains et j’y suis allée. Et contre toute attente, ce fut un moment très enrichissant pour la Caroline de 14 ans qui souhaitait faire du droit. Je me suis laissée emporter par la plaidoirie de mon avocat, et en sortant de la salle, j’étais à nouveau confiante quant à l’issue du jugement.
Lorsque j’ai reçu la décision qualifiant mon licenciement de sans cause réelle et sérieuse, j’ai ressenti un profond sentiment de justice. Comme si, pour une fois, les choses étaient remises à leur place. J’avais l’impression que je n’avais pas fait ça juste pour moi mais pour toutes celles qui, comme moi avaient été jugées injustement.
Malheureusement, je constate que beaucoup de personnes issues de minorités, et en particulier les personnes noires nées en France, portent encore les séquelles de schémas anciens. Des générations à qui on a appris à se taire face à l’injustice, à encaisser pour s’intégrer et à ne pas faire de vagues.
Le problème, c’est qu’à force de normaliser l’injustice, elle finit par s’installer dans le temps. Elle devient invisible, systémique, acceptée et finit même par sembler normale.
Se battre pour ses droits, ce n’est pas être conflictuelle. Ce n’est pas trop en faire ou “aller trop loin”. C’est simplement refuser d’accepter ce qui ne devrait jamais être normal. Et ça, c’est mon combat.
Tout le monde n’a pas l’énergie, le temps ou les moyens de le faire. Et c’est une réalité que je n’évite pas. Mais pour celles et ceux qui hésitent encore, il faut comprendre une chose : se taire ne protège pas. Et parfois, le simple fait de dire non, d’aller jusqu’au bout, de refuser de laisser passer, c’est déjà une forme de victoire.

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